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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 22:45

VERCHININE

Oui. On nous oubliera. C'est notre destin, on ne peut rien y faire. Ce qui nous paraît sérieux, respectable, très important - un temps viendra - ça sera oublié ou ça paraîtra insignifiant.

Pause.

Et l'intéressant, c'est que nous ne pouvons pas du tout savoir ce qui sera tenu pour élevé, important, et ce qui paraîtra pitoyable, ridicule. Est-ce que les découvertes de Copernic ou disons, celles de Colomb, n'ont pas paru dans un premier temps inutiles, ridicules, tandis que n'importe quelle sottise, écrite par un imbécile, passait pour vérité? Il se peut aussi que notre vie actuelle, dont nous nous arrangeons si bien, paraisse avec le temps bizarre, inconfortable, stupide, pas assez pure, et même chargée de péché...


TOUZENBACH

Qui sait? Mais peut-être qu'on trouvera que notre vie était noble et qu'on se souviendra de nous avec respect.


Anton TCHEKHOV, les Trois Soeurs, acte I, 1901 (traduction d'Arthur Adamov révisée par Michel Cadot).

16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 11:00

tu t'appelles Mahmoud B.

 

je n'inscris pas ton patronyme

histoire que les flics encore debout de Ben Ali

nous fichent la paix

 

nous avions vingt ans c'était à Paris

 

tu as été logé quelques mois chez Jeanne

quelques mois chez moi

avenue d'Eylau

rue Cardinal Lemoine

 

c'était un peu secret

je crois que tu n'avais pas les bons papiers

 

vous vous étiez rencontrés

dans une manif pro-palestinienne

 

puis tu as dormi dans une voiture

puis tu as disparu

 

on se partageait 12 mètres carrés

 

chaque semaine il fallait nettoyer l'ordinateur

des logiciels espions venus de Tunis

 

ton père avait fait de la prison

tu résistais depuis la France

en étudiant pour retourner au pays

tout changer

 

chez Jeanne tu buvais du vin

et tu nous lisais le Coran

on s'endormait


chez moi tu ne buvais plus d'alcool

dans le frigo j'avais mon étage pour le jambon le pâté le saucisson

tu avais ton étage pour la harissa

 

quand tu cuisinais tu faisais tout frire

et ça puait la friture pendant trois jours

 

quand j'ai eu la grippe

tu m'as soigné

tu t'occupais de tout

 

cinq fois par jour tes ablutions inondaient la petite salle d'eau

cinq fois par jour tu priais devant mon petit coin de prières

devant ma croix haïtienne

 

le matin où les Américains envahirent l'Irak

nous prenions le petit déjeuner

nous écoutions la radio

 

tu t'es mis à pleurer

 

on a prié ensemble côte à côte

 

on a manifesté ensemble

 

on s'est engueulé

le voile la laïcité l'Iran Israël la Palestine tout ça

 

j'aimais beaucoup ton rire

 

tu as appelé une fois de chez Jeanne

elle devait me dire quelque chose

elle était gênée tu voulais la forcer

qu'elle dise ce qu'elle t'avait dit

elle était gênée et te frappait en riant

 

et quand on s'est mariés

on t'a invité c'était un mail

on n'a jamais eu de réponse

 

je ne sais pas où tu es

ce que tu deviens

si tu crois toujours en un véritable

communisme d'Islam

 

c'était de 2001 à 2003

 

tu nous as dit

le jour où Ben Ali tombe

Jeanne tu es ministre de la Culture

Aurélien tu es ministre de l'Education Nationale

 

on riait

 

mais Ben Ali ne tomberait jamais

 

et Ben Ali est tombé

 

on buvait du thé au jasmin

 

vive Mahmoud B.

9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 09:52

   La belle Mme Lebigre lui parut superbe, en robe de soie, les cheveux frisés, prête à s'asseoir dans son comptoir, où tous les messieurs du quartier venaient lui acheter leurs cigares et leurs paquets de tabac. Elle était devenue distinguée, tout à fait dame. Derrière elle, la salle, repeinte, avait des pampres frais, sur un fond tendre, le zinc du comptoir luisait; tandis que les fioles de liqueur allumaient dans la glace des feux plus vifs. Elle riait à la claire matinée.

   A sa gauche, la belle Lisa, au seuil de la charcuterie, tenait toute la largeur de la porte. Jamais son linge n'avait eu une telle blancheur; jamais sa chair reposée, sa face rose, ne s'était encadrée dans des bandeaux mieux lissés. Elle montrait un grand calme repu, une tranquillité énorme, que rien ne troublait, pas même un sourire. C'était l'apaisement absolu, une félicité complète, sans secousse, sans vie, baignant dans l'air chaud. Son corsage tendu digérait encore le bonheur de la veille; ses mains potelées, perdues dans le tablier, ne se tendaient même pas pour prendre le bonheur de la journée, certaines qu'il viendrait à elles. Et, à côté, l'étalage avait une félicité pareille; il était guéri, les langues fourrées s'allongeaient plus rouges et plus saines, les jambonneaux reprenaient leurs bonnes figures jaunes, les guirlandes de saucisses n'avaient plus cet air désespéré qui navrait Quenu. Un gros rire sonnait au fond, dans la cuisine, accompagné d'un tintamarre réjouissant de casseroles. La charcuterie suait de nouveau la santé, une santé grasse. Les bandes de lard entrevues, les moitiés de cochon pendues contre les marbres, mettaient là des rondeurs de ventre, tout un triomphe du ventre, tandis que Lisa, immobile, avec sa charrue digne, donnait aux Halles le bonjour matinal, de ses grands yeux de forte mangeuse.

   Puis, toutes deux se penchèrent. La belle Mme Lebigre et la belle Mme Quenu échangèrent un salut d'amitié.

   Et Claude, qui avait certainement oublié de dîner la veille, pris de colère à les voir si bien portantes, si comme il faut, avec leurs grosses gorges, serra sa ceinture, en grondant d'une voix fâchée:

   "Quels gredins que les honnêtes gens!"

 

                                                                                                     Emile Zola, Le Ventre de Paris, fin, 1873.

3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 17:10

   "Est-ce que vous connaissez la bataille des Gras et des Maigres ?" demanda-t-il.

   Florent, surpris, dit que non. Alors Claude s'enthousiasma, parla de cette série d'estampes avec beaucoup d'éloges. Il cita certains épisodes: les Gras, énormes à crever, préparant la goinfrerie du soir, tandis que les Maigres, pliés par le jeûne, regardent de la rue avec la mine d'échalas envieux; et encore les Gras, à table, les joues débordantes, chassant un Maigre qui a eu l'audace de s'introduire humblement, et qui ressemble à une quille au milieu d'un peuple de boules. Il voyait là tout le drame humain; il finit par classer les hommes en Maigres et en Gras, en deux groupes hostiles dont l'un dévore l'autre, s'arrondit le ventre et jouit.

   "Pour sûr, dit-il, Caïn était un Gras et Abel un Maigre. Depuis le premier meurtre, ce sont toujours les grosses faims qui ont sucé le sang des petits mangeurs... C'est une continuelle ripaille, du plus faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant avalé à son tour... Voyez-vous, mon brave, défiez-vous des Gras."

   Il se tut un instant, suivant toujours des yeux leurs ombres que le soleil couchant allongeait davantage. Et il murmura:

   "Nous sommes des Maigres, nous autres, vous comprenez... Dites-moi si, avec des ventres plats comme les nôtres, on tient beaucoup de place au soleil."

   Florent regarda les deux ombres en sourant. Mais Claude se fâchait. Il criait:

   "Vous avez tort de trouvez ça drôle. Moi, je souffre d'être un Maigre. Si j'étais un Gras, je peindrais tranquillement, j'aurais un bel atelier, je vendrais mes tableaux au poids de l'or. Au lieu de ça, je suis un Maigre, je veux dire que je m'extermine le tempérament à vouloir trouver des machines qui font hausser les épaules des Gras. J'en mourrai, c'est sûr, la peau collée aux os, si plat qu'on pourra me mettre en deux feuillets d'un livre pour m'enterrer... Et vous donc! vous êtes un Maigre surprenant, le roi des Maigres, ma parole d'honneur."

 

Emile Zola, le Ventre de Paris, chapitre IV, 1873.

29 décembre 2010 3 29 /12 /décembre /2010 14:38

"Et comment trouvez-vous Claire ce soir? Merveilleuse, n'est-ce pas? (Il s'agissait d'une nouvelle actrice française.) On a beau la voir souvent, elle n'est jamais la même. Il n'y a que les Français pour ça, mon cher."

 

Léon Tolstoï, Anna Karénine, tome I, Deuxième partie, chapitre V (traduction Henri Mongault).