Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
21 novembre 2010 7 21 /11 /novembre /2010 20:00

quand ma mère - ô misère

fit de moi ce que suis

dans la nuit

j'ai dit non

 

à mon père en colère

face à mon infortune

sous la lune

j'ai dit non

 

quand le roi demanda

de baiser sa babouche

de ma bouche

j'ai dit non

 

quand la reine à la peine

voulut flatter mon cul

dans la rue

j'ai dit non

 

quand les gueux malheureux

m'élirent roi des rois

sur les toits

j'ai dit non

 

quand la mort sans remords

me prit pour un mortel

d'un coup d'aile

j'ai dit non

 

qu'une fleur sous vos pleurs

fasse éclater ma tombe

du parfum

de mon nom

21 novembre 2010 7 21 /11 /novembre /2010 19:55

je me souviens

du regard des chiens

quand j'ai failli mourir

face à eux

 

la route était

droite et propre et sèche

ils ont jailli soudain

devant moi

 

dans la descente

raide vers plus rien

j'ai écrasé le frein

pour survivre

 

j'ai vu leurs yeux

leurs beaux yeux de bêtes

qui ignorent le temps

et la mort

 

puis ils bondirent

hors de mon regard

plein de peur et d'horreur

noir et bleu

 

je ne sais où

ces chiens bondiront

je ne sais quand pour qui

leur leçon

 

mais je salue

l'instant où nous vîmes

notre disparition

eux et moi

17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 13:29

   M. Sörensen restait immobile et silencieux; il pensait: "Grand Dieu! que les yeux de cette jeune fille sont lumineux! Elle ne me regarde pas; elle ne me voit même pas, mais ses yeux brillent."

   Il y eut une courte pause, puis elle reprit:

 

   Salut! Grand Maître! Puissant Seigneur, salut!

   Je viens répondre à ton bon plaisir.

   Devrais-je voler, plonger dans le feu,

   Chevaucher les nuages bouclés?

   Par tes ordres impérieux

   Dispose d'Ariel et de ses dons!

 

   Une autre pause, et une autre reprise:

 

   Les élements dont vos épées sont faites

   Blesseraient les vents sonores

   Vos coups grotesques tueraient les eaux

   Qui toujours se referment,

   Plutôt que de soustraire

   Un brin de duvet à mon plumage.

 

   M. Sörensen ne fut nullement surpris d'entendre Malli sauter d'un passage du texte à l'autre. La pièce lui était tout aussi familière qu'à Malli, et il n'éprouvait aucune difficulté à la suivre. A présent, elle le regardait bien en face; ses regards et sa voix avaient repris leur fermeté, et quand elle se remit à parler, ce fut avec une telle douceur, une telle simplicité, que M. Sörensen sentit fondre son coeur dans sa poitrine, tandis que des larmes montaient à ses yeux:

 

   Par cinq brasses sous les eaux

   Ton père, étendu, sommeille.

   De ses os naît le corail,

   De ses yeux naissent les perles,

   Rien, chez lui, de périssable

   Que le flot ne change,

   Et les nymphes océanes

   Sonnent son glas d'heure en heure:

   Entendez-vous ding dong dong!

 

   Un long et dernier silence succéda à cette strophe; mais M. Sörensen ne pouvait accepter d'être mis hors jeu de cette manière-là. Il releva la tête, tendit le bras droit vers Malli par-dessus le dossier de sa chaise, et se mit à réciter lentement, comme avait fait Malli:

 

   Mon bel Ariel! Ne dépends plus des éléments! Sois libre! Adieu!

 

   Malli s'attarda encore un moment, après quoi elle chercha son manteau du regard, et l'enfila. M. Sörensen remarqua que c'était le vieux manteau, qui venait de chez elle. Après l'avoir boutonné, elle se tourna vers son directeur, et dit:

   - Pourquoi faut-il qu'il en soit ainsi pour nous?

   - Pourquoi? répéta M. Sörensen.

   - Pourquoi un tel désastre, monsieur Sörensen?

   Une vive exaltation s'était emparée de M. Sörensen dès l'instant où il avait prononcé les paroles de Prospéro: il était comme inspiré, et ce fut à la lumière de la longue expérience de sa vie qu'il répondit à Malli, conscient d'agir comme il le fallait:

   - Enfant! Tais-toi! Il ne faut jamais poser de questions. C'est aux autres à venir nous questionner; et nous avons le noble privilège de leur répondre. Oh! Belles et claires réponses! Oh! Merveilleuses réponses à des questions d'une humanité déçue et divisée. Et nous ne sommes jamais appelés à en poser.

   Malli réfléchit un peu avant de dire:

   - Qu'est-ce que nous obtenons en retour?

   Il répéta:

   - Qu'est-ce que nous obtenons?

   - Oui! Quelle est notre compensation, monsieur Sörensen?

   M. Sörensen repassa en esprit toute leur conversation, et puis il se remémora sa longue vie, qui devait lui fournir la réponse demandée par Malli, et il dit d'une voix changée, sans même se rendre compte qu'il s'exprimait dans la langue sacrée:

   - "Notre compensation est d'obtenir la méfiance du monde, et la cruelle solitude. Il n'y en a pas d'autre."

 

Karen Blixen, Tempêtes,

traduit du danois par Marthe Metzger,

éditions Gallimard, 1961.

 

16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 10:14

   Mais Philippa sentait son coeur fondre dans sa poitrine. Une soirée inoubliable se terminait pour elle par une inoubliable preuve de loyalisme humain et de sacrifice personnel.

   - Chère Babette, dit-elle doucement, vous n'auriez pas dû renoncer pour nous à tout ce que vous possédiez.

   Babette jeta à sa maîtresse un long regard, un étrange regard, et Philippa crut voir au fond de ses yeux de la pitié et même un peu de dédain.

   - Ce n'était pas pour vous, riposta Babette, c'était pour moi.

   Elle se leva et s'avança toute droite vers les deux soeurs:

   - Je suis une grande artiste ! dit-elle.

   Une fois de plus, un profond silence régna dans la cuisine, jusqu'à ce que Martine reprît:

   - Vous resterez donc pauvre votre vie entière, Babette ?

   - Pauvre ? fit Babette, et elle sourit comme pour elle-même. Non ! Jamais je ne serai pauvre. Je vous l'ai dit, je suis une grande artiste. Une grande artiste n'est jamais pauvre, Mesdames. Il nous a été accordé un trésor, dont les autres gens ne savent rien.

   La soeur aînée ne trouvait plus quoi dire, mais, dans le coeur de Philippa, vibraient des cordes, muettes depuis longtemps. Elle avait entendu parler du Café Anglais, bien des années auparavant, par quelqu'un qui lui avait cité des noms de la liste tragique de Babette.

   Elle se leva et fit un pas vers sa servante:

   - Mais, voyons, tous ceux que vous mentionnez, Babette, ces princes, ces grands seigneurs de Paris, vous les avez combattus vous-même. Vous avez lutté avec les communards. Le général dont vous prononcez le nom a fait fusiller votre mari et votre fils. Comment pouvez-vous pleurer ces gens ?

   Les yeux de Babette rencontrèrent ceux de Philippa:

   - Oui, dit-elle, j'étais une communarde, Dieu soit loué; et les gens que j'ai cités, Mesdames, étaient méchants et cruels. Ils ont affamé le peuple de Paris; ils ont opprimé les pauvres et leur ont fait du tort. J'ai été sur une barricade, Dieu merci j'ai chargé les fusils de mes hommes. Et cependant, Mesdames, je ne reviendrai pas à Paris aujourd'hui que tous ceux que j'ai évoqués n'y sont plus.

   Elle restait immobile, plongée dans ses pensées.

   - Voyez-vous, mes petites dames, dit-elle enfin, ces gens-là m'appartiennent, ils étaient miens. Ils ont été élevés, ils ont été formés pour comprendre quelle grande artiste je suis au prix de dépenses plus grandes que vous ne pourrez jamais l'imaginer ou le croire. J'étais en mesure de les rendre heureux. Quand je faisais de mon mieux, je pouvais les rendre parfaitement heureux.

   Elle s'arrêta, puis conclut:

   - M. Papin était comme moi.

   - M. Papin? s'écria Philippa.

   - Oui, M. Papin, ma pauvre dame. Il me l'a dit lui-même: "Quelle épreuve insupportable pour un artiste, disait-il, que d'être encouragé et d'être applaudi pour ne créer et n'exécuter que des oeuvres de second ordre. Dans le monde entier, un seul cri monte du coeur de l'artiste: "Permettez-moi de me surpasser!"

   Philippa entoura Babette de ses deux bras.

   Le corps de la cuisinière semblait de marbre à côté du sien qui tremblait des pieds à la tête. Pendant quelques instants, elle ne parvint pas à articuler un mot, puis elle murmura:

   - Mais ceci n'est pas la fin. Je sens, Babette, que ce n'est pas la fin. Au paradis, vous serez la grande artiste que Dieu a faite de vous.

   Et elle ajouta tandis que les larmes inondaient ses joues:

   - Combien vous enchanterez les anges !

Karen Blixen, Le Festin de Babette,

 traduit du danois par Marthe Metzger,

 éditions Gallimard, 1961.

15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 00:00

   Au début j'ai été un marchand de salades introverti, effacé. La laitue s'ennuyait dans mes cageots. Elle était pourtant belle, ma laitue, verte comme un lézard et pommée comme un coucher de soleil. Je voyais autour de moi des variétés défraîchies qui s'envolaient comme des danseuses sous les bras hâbleurs de camelots sans vergogne. J'ai observé. Il suffisait d'être du bon côté de l'étal pour posséder l'autorité. J'ai découvert la puissance d'une tribune, la vanité des harangues et des charmes. Je me suis documenté sur la laitue dans le Larousse en deux volumes de monsieur Bisson, mon maître du cours moyen. Je ne prétendais pas certes en remontrer au costaud tout en moustaches, mon vis-à-vis sur la place, qui lançait à la cantonnade, à intervalles réguliers, de sa voix de stentor, la formule sacramentelle: "Regardez-moi cette belle frisée, qui n'attend que vos petits lardons!" Je ne m'aventurais pas sur ce terrain, la concurrence était trop rude. Mais si quelqu'un se penchait sur mes caisses à claire-voie, je lui récitais ma leçon en confidence: "Ce sont des laitues romaines, ainsi nommées en hommage à l'empereur Dioclétien et cultivées dans son rite. Mais vous connaissez cette histoire, sans doute? Non, vraiment pas? Dioclétien a régné à Rome de 284 à 305. C'était un souverain énergique et intelligent, mais autoritaire à l'excès. Ce fut même un despote, il persécuta les chrétiens..."

   Tantôt le chaland passait son chemin avec un air d'impatience, tantôt il levait dans ma direction un sourcil intrigué. Alors, je me lâchais: "Dégoûté du pouvoir dans sa vieillesse, à cause des révoltes que sa politique avait fait naître ici et là, il abdiqua avec solennité et se retira à Salone, en Dalmatie, le pays dont il était originaire. Or, il passait toutes ses journées dans son jardin, et montra autant de simplicité dans sa retraite qu'il avait affiché de cruauté pendant son règne. Son départ n'ayant pas apaisé les troubles, on vint le rechercher; on le supplia de revenir aux affaires. En pure perte. Et vous savez ce qu'il a dit aux émissaires? Il leur a dit: "J'ai plus de bonheur à cultiver mes salades que ne m'en a jamais donné la possession d'un empire". Et voyez-vous, ce mot est resté l'expression de la lassitude des hommes d'Etat."

   J'avais tout un catalogue de semblables histoires, pour la batavia, la scarole, la trévise ou la roquette. Un jour, une élégante a mis une romaine dans on cabas, et m'a dit: "Tiens, voilà une pièce pour ma salade." Puis elle m'a tendu un billet: "Et voici pour les tiennes."

Jean-Louis Ezine, les Taiseux, éditions Gallimard, 2009.