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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 21:39

-Hanno, petit Hanno! poursuivit Mme Permaneder, et les larmes coulaient sur l'épiderme terne et duveteux de ses joues. Tom, papa, grand-père et tous les autres, où sont-ils passés? On ne les voit plus. Ah! que c'est dur et que c'est triste!

-Nous les reverrons, dit Frédérique Buddenbrook en joignant les mains sur ses genoux, les yeux baissés, le nez en l'air.

-Oui, on le dit. Ah! il y a des heures, Frédérique, où ce n'est pas une consolation! où l'on doute de la justice, de la bonté, de tout. La vie, voyez-vous, brise tant de choses en nous, détruit tant de croyances. Se revoir là-haut. Si c'était vrai...

Mais alors Sesemi Weichbrodt se dressa, à côté de la table, de toute sa petite taille. Elle s'éleva sur la pointe des pieds, tendit le cou, frappa sur la table et son bonnet trembla sur sa tête.

-C'est la vérité! dit-elle de toute sa force, avec un regard de défi à la ronde. 

Elle se dressait là, victorieuse dans le bon combat qu'elle avait mené toute sa vie contre les doutes que lui insufflait sa passion d'institutrice, bossue, minuscule et frémissante de conviction, petite prophétesse courroucée et enthousiaste.

Thomas MANN, les Buddenbrook, le déclin d'une famille, Onzième partie, chapitre IV, fin, 1901.

 

2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 14:43

-Ces grandes vagues, dit Thomas Buddenbrook... Regarde-les s'approcher et se briser, revenir et se briser, l'une après l'autre, sans but, désolées, folles. Et cependant, c'est un spectacle calmant et consolant, comme tout ce qui est simple et nécessaire. J'ai appris à aimer la mer de plus en plus. Si j'ai autrefois préféré la montagne, c'est peut-être tout simplement parce qu'elle est plus éloignée. A présent, je n'ai plus envie d'y aller. Elle me ferait peur et honte. Les montagnes sont trop fantastiques, trop irrégulières, trop diverses; je me sentirais trop humilié devant elles. Mais de quelle trempe sont les hommes qui préfèrent la montagne à la mer? Il me semble que ce sont ceux qui ont trop longtemps observé la complication des choses intérieures pour ne pas exiger des choses exétrieures une qualité à tout le moins: la simplicité. Peu importe que l'on gravisse vaillamment les montagnes ou que l'on demeure tranquillement couché sur la grève, au bord de la mer. Mais je connais le regard dont on admire les unes et celui que l'on accorde à l'autre. Les yeux assurés, présomptueux, heureux, pleins d'esprit d'entreprise, de fermeté, du courage de vivre, errent de cime en cime; mais pour rêver devant la vaste étendue marine qui roule ses flots avec un fatalisme mystique et gourd, il faut le regard d'un homme désillusionné et averti qui a au moins une fois plongé dans la tristesse des complications inextricables; c"est toute la différence entre la santé et la maladie. On grimpe hardiment parmi la merveilleuse diversité des formes accidentées, hérissées, ravinées, pour mettre à l'épreuve sa force vitale encore intacte. Mais on aime à se reposer devant la vaste uniformité du monde extérieur quand on est las de toutes les complications intérieures.

Thomas MANN, les Buddenbrook, le déclin d'une famille, Dixième partie, chapitre VI, 1901.

31 décembre 2015 4 31 /12 /décembre /2015 15:35

Ce n'est pas un métier très heureux que celui de prophète. Y en a qu'ont essayé. Ils ont eu des problèmes.

Avoir raison avant les autres ne vous permet de n'être payé que d'indifférence ou de coups de bâton.

Voici donc venu le temps où l'expression de "guerre civile" flotte dans les conversations, ingénument. Concevons-nous cependant combien de la guerre ou de la paix future, chacun de nous est à chaque instant du siècle comptable?

Nous ne sortons des temps troubles que pour entrer dans les temps terribles.

Me souvient d'une conversation d'il y a dix ans, où, sur le ton de l'évidence, après avoir parlé d'une biographie de Mgr Pierre Claverie et de la fin "Dialogue des Carmélites" de Poulenc, nous fîmes ce constat que parmi la génération de nos enfants seraient sans doute de nombreux martyrs. Quand les prêtres manquent, les martyrs surabondent - pour que l'équilibre de la grâce demeure - avions-nous lu. 

Armons-nous donc. Armons-nous de courage, armons-nous de patience, armons-nous de justice, armons-nous de prières, armons-nous de chansons, armons-nous d'arbres et de livres.

Que cette année encore, à quelque moment que je m'endorme, ce ne soit pas sans scrupule, ce ne soit pas sans doute, ce ne soit pas sans me demander encore: Dieu Bon, ai-je bien mené le bon combat?

Je vous souhaite une année dont la boussole serait la joie. Je vous souhaite une année de vraie paix qui ne va jamais sans vraie justice. Je vous souhaite la gueule ouverte, le verbe haut, le front net, la parole franche, des mots insoumis et de beaux vers. Je vous souhaite de prendre fraternellement la rue et le pouvoir pour tous. Je vous souhaite de bénir les oiseaux. Je vous souhaite des maisons ouvertes. Je vous souhaite les nuages, les merveilleurx nuages. Je vous souhaite l'eau des fontaines. Je vous souhaite le rire d'un enfant. Je vous souhaite la chaleur d'un ami et chaque jour le goût du pain. Je vous souhaite de marcher, d'aller votre chemin. Je vous souhaite une année de combat.

28 décembre 2015 1 28 /12 /décembre /2015 21:35

Il y a des mots qu'on aimerait arracher de la figure de certaines personnes. Des mots qu'elles portent inscrits sur leur carte de visite, épinglés au revers de la boutonnière, et qu'on aimerait déchirer publiquement - non pour leur faire un affront mais d'abord pour sauver l'honneur.

Je pense au mot "socialisme", je pense au mot "République".

J'en appelle, entre deux fêtes, au peuple - à la marmaille, aux vieux, aux poètes, aux jardiniers, aux paysans, aux ouvriers, aux profs, aux libraires, aux gardiens de musée, aux ouvriers, aux croque-morts, aux femmes célibataires, aux prisonniers, aux routiers, aux avocats, aux journalistes, aux gardiens de phares, aux piétons: ils sont là ceux qui volent notre pays et le défigurent - dans ceux-là qui se disent de la République, dans ceux-là qui se croient socialistes, et qui crachent à la gueule de la Révolution française et de la glorieuse gloire éternelle de nos aïeux, et qui dégueulent nos plus belles chansons.

Nous sommes un peuple. Nous sommes la France. 

Maudits soient nos diviseurs.

16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 12:40

On l'a donc tous ce grand QUE FAIRE? coincé dans la gorge. Comme un os énorme qui ne passe pas. Qu'on mâche misérablement. Attendant quoi? Qu'on finisse pas se résoudre à avaler la chose, dans la résignation de nos ventres digérant. Ou qu'un coq en ressuscite.

L'impression est là que ce qu'on a toujours fait (on: la Gauche, l'Eglise) ne fonctionne plus. Qu'il faut trouver d'autres façons de faire, d'autres moyens d'agir.

Il est vrai que l'espace public a changé - il s'est réduit: même si tu veux distribuer des tracts dans des boîtes aux lettres, faut connaître le digicode. Vrai que d'autres façons de communiquer sont apparues (ici peut se chanter le traditionnel petit couplet sur Internet).

Mais, mais mais: ce qui a changé peut-être, ce qui a changé d'abord c'est que tout ce qu'on faisait on ne le fait plus. Pourquoi, comment - je ne l'examinerai pas ici (sourdine terrible de l'habitude, sans doute - nous étions las).

Il n'y a donc peut-être pas à changer, à trouver LA METHODE - il y a d'abord à se remettre à faire. Tout simplement.

L'ouvrir. L'ouvrir grand. Dire. Déplaire. Ecrire. Ecrire grand. Déplaire encore.

L'ouvrir pour quoi? Dire, écrire quoi?

Eh bien d'abord ce qui est. Ce qu'on voit. Ce qu'on entend.

Peut-être aura-t-on fait là le plus gros.