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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 13:13

il y a le Veilleur funambulant dans l'attente de la lumière du cinématographe flamme qui lui annoncera que Troie est prise que la guerre est gagnée que les démocrates aussi savent détruire que le roi va revenir

il y a un homme déguisé en lapin c'est le coryphée avec un choeur silencieux de petits lapins en plâtre c'est nous taiseux qu'on fouette pour qu'on se taise ridicules choses faussement mobiles

il y a Egisthe l'usurpateur le tyran le sadique l'homme sans amour l'homme à la culotte de cuir dont on voit le cul qui se remue qui déplace les choses qui fouette et qui tue

il y a Agamemmnon qui est un homme atteint de trisomie qui chante un son qui sort de sa bouche dans un micro qui est heureux de faire la star d'être la star et vraiment il l'est qui sourit de ce sourire sans mauvaise gloire de ce sourire énigmatique des trisomiques signe solennel de ces hommes-sphynx qui ne cessent de nous demander qui eux et nous

sommes

il y a Cassandre dans sa caisse de verre comme un foetus avorté dont on humilie publiquement la prophétie dont on n'empêche la naissance et qui parle quand même dedans sa cage qui bouge quand même dedans sa cage qu'on entend quand même

il y a la grosse Clytemnestre féminine dans sa chair débordante tressautante dans le rire devant le cadavre du roi défunt monstrueuse nature d'où nous venons

il y a tous les meurtres qu'on ne voit pas

le seul qu'on voit souffrant qu'on voit battu c'est le lapin le chef de choeur le peuple qui parle qui veut raconter qu'on veut faire taire et qui tient bon jusqu'au bout en disant à la souffleuse lui reprochant de ne pas dire le bon texte qu'elle aille se faire enculer

il tient bon pour redire l'histoire de la petite Iphigénie de la petite Alice de la petite innocente que le roi qu'il aimait tua

le bruit est insupportable le bruit est insupportable je me bouche les oreilles

et tout d'un coup il y a une messe neuve un rite premier

un monde en travaux avec de la poussière du plâtre tout est pâle blanc les corps sont nus c'est le matin sous le sfumato de l'assassinat qui se prépare de la mauvaise justice qui vient du sang qu'on sent déjà

où apparaissent Pylade et Oreste

il n'y a plus un bruit un silence total total

des gestes lents

le meurtre pudique derrière une tenture blanche du REGICIDE

le meurtre pudique derrière une tenture blanche de MOTHER

le surgissement d'un bouc sanglant suspendu dans l'air auquel on branche Oreste on croit

qu'on va assister à une transfusion sanguine mais

le souffle d'Oreste fait s'écarter les côtes de la bête et Electre dit

LE ROI AGAMEMNON EST VIVANT

et c'est la tragédie parfaite Quand la vie des morts nous empoisonne la bouche Quand nous prêtons notre souffle aux morts Quand nous donnons trop de vie aux morts Quand nous inhalons l'air empoisonné des morts Quand nous ne laissons pas simplement leur chair pourrir et disparaître Quand nous exposons en l'air leur cadavre de bête

la Pythie parle à travers un hublot à travers l'Autre monde où sont les Puissances qui veulent mettre fin au cycle des meurtres

Apollon apparaît qui n'a pas de main qui trône immobilement Hermès est à ses côtés

il y a Oreste enfermé dans un cadran de verre sans chiffre ni aiguilles avec des singes qui tentent de lui donner le remords de ne plus être singe d'évoluer de patauger de s'en être allé patauger dans l'évolution dans l'histoire dans la merde et le sang et les mots de la merde et du sang

dans l'invention de la mort

mais non pour justifier le meurtre mais pour promettre qu'un jour le meurtre peut finir et la peine

Athéna la forte a délivré Oreste! Athéna notre mère nous a délivré de n'être que les fils de nos mères

et le clown amical qui nous sert de Pylade cesse de faire les cents pas devant la vitre du zoo où il attendait

la libération de l'homme

Orestie, de Romeo Castellucci - jeudi 14 janvier 2016, MC2 - Grenoble
4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 21:39

-Hanno, petit Hanno! poursuivit Mme Permaneder, et les larmes coulaient sur l'épiderme terne et duveteux de ses joues. Tom, papa, grand-père et tous les autres, où sont-ils passés? On ne les voit plus. Ah! que c'est dur et que c'est triste!

-Nous les reverrons, dit Frédérique Buddenbrook en joignant les mains sur ses genoux, les yeux baissés, le nez en l'air.

-Oui, on le dit. Ah! il y a des heures, Frédérique, où ce n'est pas une consolation! où l'on doute de la justice, de la bonté, de tout. La vie, voyez-vous, brise tant de choses en nous, détruit tant de croyances. Se revoir là-haut. Si c'était vrai...

Mais alors Sesemi Weichbrodt se dressa, à côté de la table, de toute sa petite taille. Elle s'éleva sur la pointe des pieds, tendit le cou, frappa sur la table et son bonnet trembla sur sa tête.

-C'est la vérité! dit-elle de toute sa force, avec un regard de défi à la ronde. 

Elle se dressait là, victorieuse dans le bon combat qu'elle avait mené toute sa vie contre les doutes que lui insufflait sa passion d'institutrice, bossue, minuscule et frémissante de conviction, petite prophétesse courroucée et enthousiaste.

Thomas MANN, les Buddenbrook, le déclin d'une famille, Onzième partie, chapitre IV, fin, 1901.

 

2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 14:43

-Ces grandes vagues, dit Thomas Buddenbrook... Regarde-les s'approcher et se briser, revenir et se briser, l'une après l'autre, sans but, désolées, folles. Et cependant, c'est un spectacle calmant et consolant, comme tout ce qui est simple et nécessaire. J'ai appris à aimer la mer de plus en plus. Si j'ai autrefois préféré la montagne, c'est peut-être tout simplement parce qu'elle est plus éloignée. A présent, je n'ai plus envie d'y aller. Elle me ferait peur et honte. Les montagnes sont trop fantastiques, trop irrégulières, trop diverses; je me sentirais trop humilié devant elles. Mais de quelle trempe sont les hommes qui préfèrent la montagne à la mer? Il me semble que ce sont ceux qui ont trop longtemps observé la complication des choses intérieures pour ne pas exiger des choses exétrieures une qualité à tout le moins: la simplicité. Peu importe que l'on gravisse vaillamment les montagnes ou que l'on demeure tranquillement couché sur la grève, au bord de la mer. Mais je connais le regard dont on admire les unes et celui que l'on accorde à l'autre. Les yeux assurés, présomptueux, heureux, pleins d'esprit d'entreprise, de fermeté, du courage de vivre, errent de cime en cime; mais pour rêver devant la vaste étendue marine qui roule ses flots avec un fatalisme mystique et gourd, il faut le regard d'un homme désillusionné et averti qui a au moins une fois plongé dans la tristesse des complications inextricables; c"est toute la différence entre la santé et la maladie. On grimpe hardiment parmi la merveilleuse diversité des formes accidentées, hérissées, ravinées, pour mettre à l'épreuve sa force vitale encore intacte. Mais on aime à se reposer devant la vaste uniformité du monde extérieur quand on est las de toutes les complications intérieures.

Thomas MANN, les Buddenbrook, le déclin d'une famille, Dixième partie, chapitre VI, 1901.

31 décembre 2015 4 31 /12 /décembre /2015 15:35

Ce n'est pas un métier très heureux que celui de prophète. Y en a qu'ont essayé. Ils ont eu des problèmes.

Avoir raison avant les autres ne vous permet de n'être payé que d'indifférence ou de coups de bâton.

Voici donc venu le temps où l'expression de "guerre civile" flotte dans les conversations, ingénument. Concevons-nous cependant combien de la guerre ou de la paix future, chacun de nous est à chaque instant du siècle comptable?

Nous ne sortons des temps troubles que pour entrer dans les temps terribles.

Me souvient d'une conversation d'il y a dix ans, où, sur le ton de l'évidence, après avoir parlé d'une biographie de Mgr Pierre Claverie et de la fin "Dialogue des Carmélites" de Poulenc, nous fîmes ce constat que parmi la génération de nos enfants seraient sans doute de nombreux martyrs. Quand les prêtres manquent, les martyrs surabondent - pour que l'équilibre de la grâce demeure - avions-nous lu. 

Armons-nous donc. Armons-nous de courage, armons-nous de patience, armons-nous de justice, armons-nous de prières, armons-nous de chansons, armons-nous d'arbres et de livres.

Que cette année encore, à quelque moment que je m'endorme, ce ne soit pas sans scrupule, ce ne soit pas sans doute, ce ne soit pas sans me demander encore: Dieu Bon, ai-je bien mené le bon combat?

Je vous souhaite une année dont la boussole serait la joie. Je vous souhaite une année de vraie paix qui ne va jamais sans vraie justice. Je vous souhaite la gueule ouverte, le verbe haut, le front net, la parole franche, des mots insoumis et de beaux vers. Je vous souhaite de prendre fraternellement la rue et le pouvoir pour tous. Je vous souhaite de bénir les oiseaux. Je vous souhaite des maisons ouvertes. Je vous souhaite les nuages, les merveilleurx nuages. Je vous souhaite l'eau des fontaines. Je vous souhaite le rire d'un enfant. Je vous souhaite la chaleur d'un ami et chaque jour le goût du pain. Je vous souhaite de marcher, d'aller votre chemin. Je vous souhaite une année de combat.

28 décembre 2015 1 28 /12 /décembre /2015 21:35

Il y a des mots qu'on aimerait arracher de la figure de certaines personnes. Des mots qu'elles portent inscrits sur leur carte de visite, épinglés au revers de la boutonnière, et qu'on aimerait déchirer publiquement - non pour leur faire un affront mais d'abord pour sauver l'honneur.

Je pense au mot "socialisme", je pense au mot "République".

J'en appelle, entre deux fêtes, au peuple - à la marmaille, aux vieux, aux poètes, aux jardiniers, aux paysans, aux ouvriers, aux profs, aux libraires, aux gardiens de musée, aux ouvriers, aux croque-morts, aux femmes célibataires, aux prisonniers, aux routiers, aux avocats, aux journalistes, aux gardiens de phares, aux piétons: ils sont là ceux qui volent notre pays et le défigurent - dans ceux-là qui se disent de la République, dans ceux-là qui se croient socialistes, et qui crachent à la gueule de la Révolution française et de la glorieuse gloire éternelle de nos aïeux, et qui dégueulent nos plus belles chansons.

Nous sommes un peuple. Nous sommes la France. 

Maudits soient nos diviseurs.