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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 13:29

   M. Sörensen restait immobile et silencieux; il pensait: "Grand Dieu! que les yeux de cette jeune fille sont lumineux! Elle ne me regarde pas; elle ne me voit même pas, mais ses yeux brillent."

   Il y eut une courte pause, puis elle reprit:

 

   Salut! Grand Maître! Puissant Seigneur, salut!

   Je viens répondre à ton bon plaisir.

   Devrais-je voler, plonger dans le feu,

   Chevaucher les nuages bouclés?

   Par tes ordres impérieux

   Dispose d'Ariel et de ses dons!

 

   Une autre pause, et une autre reprise:

 

   Les élements dont vos épées sont faites

   Blesseraient les vents sonores

   Vos coups grotesques tueraient les eaux

   Qui toujours se referment,

   Plutôt que de soustraire

   Un brin de duvet à mon plumage.

 

   M. Sörensen ne fut nullement surpris d'entendre Malli sauter d'un passage du texte à l'autre. La pièce lui était tout aussi familière qu'à Malli, et il n'éprouvait aucune difficulté à la suivre. A présent, elle le regardait bien en face; ses regards et sa voix avaient repris leur fermeté, et quand elle se remit à parler, ce fut avec une telle douceur, une telle simplicité, que M. Sörensen sentit fondre son coeur dans sa poitrine, tandis que des larmes montaient à ses yeux:

 

   Par cinq brasses sous les eaux

   Ton père, étendu, sommeille.

   De ses os naît le corail,

   De ses yeux naissent les perles,

   Rien, chez lui, de périssable

   Que le flot ne change,

   Et les nymphes océanes

   Sonnent son glas d'heure en heure:

   Entendez-vous ding dong dong!

 

   Un long et dernier silence succéda à cette strophe; mais M. Sörensen ne pouvait accepter d'être mis hors jeu de cette manière-là. Il releva la tête, tendit le bras droit vers Malli par-dessus le dossier de sa chaise, et se mit à réciter lentement, comme avait fait Malli:

 

   Mon bel Ariel! Ne dépends plus des éléments! Sois libre! Adieu!

 

   Malli s'attarda encore un moment, après quoi elle chercha son manteau du regard, et l'enfila. M. Sörensen remarqua que c'était le vieux manteau, qui venait de chez elle. Après l'avoir boutonné, elle se tourna vers son directeur, et dit:

   - Pourquoi faut-il qu'il en soit ainsi pour nous?

   - Pourquoi? répéta M. Sörensen.

   - Pourquoi un tel désastre, monsieur Sörensen?

   Une vive exaltation s'était emparée de M. Sörensen dès l'instant où il avait prononcé les paroles de Prospéro: il était comme inspiré, et ce fut à la lumière de la longue expérience de sa vie qu'il répondit à Malli, conscient d'agir comme il le fallait:

   - Enfant! Tais-toi! Il ne faut jamais poser de questions. C'est aux autres à venir nous questionner; et nous avons le noble privilège de leur répondre. Oh! Belles et claires réponses! Oh! Merveilleuses réponses à des questions d'une humanité déçue et divisée. Et nous ne sommes jamais appelés à en poser.

   Malli réfléchit un peu avant de dire:

   - Qu'est-ce que nous obtenons en retour?

   Il répéta:

   - Qu'est-ce que nous obtenons?

   - Oui! Quelle est notre compensation, monsieur Sörensen?

   M. Sörensen repassa en esprit toute leur conversation, et puis il se remémora sa longue vie, qui devait lui fournir la réponse demandée par Malli, et il dit d'une voix changée, sans même se rendre compte qu'il s'exprimait dans la langue sacrée:

   - "Notre compensation est d'obtenir la méfiance du monde, et la cruelle solitude. Il n'y en a pas d'autre."

 

Karen Blixen, Tempêtes,

traduit du danois par Marthe Metzger,

éditions Gallimard, 1961.

 

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