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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 10:14

   Mais Philippa sentait son coeur fondre dans sa poitrine. Une soirée inoubliable se terminait pour elle par une inoubliable preuve de loyalisme humain et de sacrifice personnel.

   - Chère Babette, dit-elle doucement, vous n'auriez pas dû renoncer pour nous à tout ce que vous possédiez.

   Babette jeta à sa maîtresse un long regard, un étrange regard, et Philippa crut voir au fond de ses yeux de la pitié et même un peu de dédain.

   - Ce n'était pas pour vous, riposta Babette, c'était pour moi.

   Elle se leva et s'avança toute droite vers les deux soeurs:

   - Je suis une grande artiste ! dit-elle.

   Une fois de plus, un profond silence régna dans la cuisine, jusqu'à ce que Martine reprît:

   - Vous resterez donc pauvre votre vie entière, Babette ?

   - Pauvre ? fit Babette, et elle sourit comme pour elle-même. Non ! Jamais je ne serai pauvre. Je vous l'ai dit, je suis une grande artiste. Une grande artiste n'est jamais pauvre, Mesdames. Il nous a été accordé un trésor, dont les autres gens ne savent rien.

   La soeur aînée ne trouvait plus quoi dire, mais, dans le coeur de Philippa, vibraient des cordes, muettes depuis longtemps. Elle avait entendu parler du Café Anglais, bien des années auparavant, par quelqu'un qui lui avait cité des noms de la liste tragique de Babette.

   Elle se leva et fit un pas vers sa servante:

   - Mais, voyons, tous ceux que vous mentionnez, Babette, ces princes, ces grands seigneurs de Paris, vous les avez combattus vous-même. Vous avez lutté avec les communards. Le général dont vous prononcez le nom a fait fusiller votre mari et votre fils. Comment pouvez-vous pleurer ces gens ?

   Les yeux de Babette rencontrèrent ceux de Philippa:

   - Oui, dit-elle, j'étais une communarde, Dieu soit loué; et les gens que j'ai cités, Mesdames, étaient méchants et cruels. Ils ont affamé le peuple de Paris; ils ont opprimé les pauvres et leur ont fait du tort. J'ai été sur une barricade, Dieu merci j'ai chargé les fusils de mes hommes. Et cependant, Mesdames, je ne reviendrai pas à Paris aujourd'hui que tous ceux que j'ai évoqués n'y sont plus.

   Elle restait immobile, plongée dans ses pensées.

   - Voyez-vous, mes petites dames, dit-elle enfin, ces gens-là m'appartiennent, ils étaient miens. Ils ont été élevés, ils ont été formés pour comprendre quelle grande artiste je suis au prix de dépenses plus grandes que vous ne pourrez jamais l'imaginer ou le croire. J'étais en mesure de les rendre heureux. Quand je faisais de mon mieux, je pouvais les rendre parfaitement heureux.

   Elle s'arrêta, puis conclut:

   - M. Papin était comme moi.

   - M. Papin? s'écria Philippa.

   - Oui, M. Papin, ma pauvre dame. Il me l'a dit lui-même: "Quelle épreuve insupportable pour un artiste, disait-il, que d'être encouragé et d'être applaudi pour ne créer et n'exécuter que des oeuvres de second ordre. Dans le monde entier, un seul cri monte du coeur de l'artiste: "Permettez-moi de me surpasser!"

   Philippa entoura Babette de ses deux bras.

   Le corps de la cuisinière semblait de marbre à côté du sien qui tremblait des pieds à la tête. Pendant quelques instants, elle ne parvint pas à articuler un mot, puis elle murmura:

   - Mais ceci n'est pas la fin. Je sens, Babette, que ce n'est pas la fin. Au paradis, vous serez la grande artiste que Dieu a faite de vous.

   Et elle ajouta tandis que les larmes inondaient ses joues:

   - Combien vous enchanterez les anges !

Karen Blixen, Le Festin de Babette,

 traduit du danois par Marthe Metzger,

 éditions Gallimard, 1961.

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