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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 00:00

   Au début j'ai été un marchand de salades introverti, effacé. La laitue s'ennuyait dans mes cageots. Elle était pourtant belle, ma laitue, verte comme un lézard et pommée comme un coucher de soleil. Je voyais autour de moi des variétés défraîchies qui s'envolaient comme des danseuses sous les bras hâbleurs de camelots sans vergogne. J'ai observé. Il suffisait d'être du bon côté de l'étal pour posséder l'autorité. J'ai découvert la puissance d'une tribune, la vanité des harangues et des charmes. Je me suis documenté sur la laitue dans le Larousse en deux volumes de monsieur Bisson, mon maître du cours moyen. Je ne prétendais pas certes en remontrer au costaud tout en moustaches, mon vis-à-vis sur la place, qui lançait à la cantonnade, à intervalles réguliers, de sa voix de stentor, la formule sacramentelle: "Regardez-moi cette belle frisée, qui n'attend que vos petits lardons!" Je ne m'aventurais pas sur ce terrain, la concurrence était trop rude. Mais si quelqu'un se penchait sur mes caisses à claire-voie, je lui récitais ma leçon en confidence: "Ce sont des laitues romaines, ainsi nommées en hommage à l'empereur Dioclétien et cultivées dans son rite. Mais vous connaissez cette histoire, sans doute? Non, vraiment pas? Dioclétien a régné à Rome de 284 à 305. C'était un souverain énergique et intelligent, mais autoritaire à l'excès. Ce fut même un despote, il persécuta les chrétiens..."

   Tantôt le chaland passait son chemin avec un air d'impatience, tantôt il levait dans ma direction un sourcil intrigué. Alors, je me lâchais: "Dégoûté du pouvoir dans sa vieillesse, à cause des révoltes que sa politique avait fait naître ici et là, il abdiqua avec solennité et se retira à Salone, en Dalmatie, le pays dont il était originaire. Or, il passait toutes ses journées dans son jardin, et montra autant de simplicité dans sa retraite qu'il avait affiché de cruauté pendant son règne. Son départ n'ayant pas apaisé les troubles, on vint le rechercher; on le supplia de revenir aux affaires. En pure perte. Et vous savez ce qu'il a dit aux émissaires? Il leur a dit: "J'ai plus de bonheur à cultiver mes salades que ne m'en a jamais donné la possession d'un empire". Et voyez-vous, ce mot est resté l'expression de la lassitude des hommes d'Etat."

   J'avais tout un catalogue de semblables histoires, pour la batavia, la scarole, la trévise ou la roquette. Un jour, une élégante a mis une romaine dans on cabas, et m'a dit: "Tiens, voilà une pièce pour ma salade." Puis elle m'a tendu un billet: "Et voici pour les tiennes."

Jean-Louis Ezine, les Taiseux, éditions Gallimard, 2009.

 

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