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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 11:20

  - Papa! Tu as très mal?

  Ma voix s'éraille, on dirait la voix d'une étrangère. Ma réserve de larmes, que je croyais tarie depuis mes sanglots d'hier, se régénère spontanément et déborde de mes paupières encore gonflées. Mes larmes coulent sur les cheveux drus, imbibés d'odeurs de transpiration et de poussière de mon père. Il n'a sûrement pas pu se laver durant toute la campagne contre les bandits. Sa barbe, qui n'a pas été taillée, frotte comme du papier émeri contre mon visage. Je sens l'odeur âcre de la poudre sur ses vêtements, celle plus forte des produits antiseptiques et des pansements... Mais à cet instant, plus rien ne compte. Je me sens si proche de mon père. Il n'est plus ce soldat en permission, portant son sac sur le dos, sentant le tabac et la forêt, que ma mère m'obligeait à appeler "père" et en compagnie de qui, malgré les menaces et les exhortations de cette dernière, je n'avais jamais pu rester plus d'une demi-heure... Non, en ce moment, mon père est tout simplement mon père, il est une partie de mon être, l'objet de ma profonde affection, de mon respect et de ma grande fierté. Je le serre dans mes bras, le laissant m'embrasser sans retenue sur les joues, les cheveux. Il ne peut même pas me caresser de ses mains dures et desséchées. Blessées, elles sont entourées de pansements et reposent sur sa poitrine.

Duong Thu Huong, Itinéraire d'enfance,

traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran,

Sabine Wespieser éditeur, 2007.

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