Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 14:24

   "Amis de mon pays, au Brésil ou dans le monde, la France tiendra bon. La France, comme on dit, tiendra le coup. La France a cédé sur le plan national, non pas que la tâche dépassât ses forces, mais précisément parce qu'elle était au-dessous, qu'elle ne lui permettait pas d'utiliser à plein ses ressources, en un moment de l'Histoire où une grande nation doit réussir coûte que coûte à s'engager tout entière ou périr étouffée. La civilisation moderne, je veux dire l'état de choses auquel on donne ce nom, mais qui n'est que l'ensemble des valeurs humaines mutilées et déplacées, mise à la mesure d'une humanitée despiritualisée, a inventé cette forme particulièrement abject d'avarice collective qu'on appelle le nationalisme, exploitation de l'idée traditionnelle de patrie - préalablement vidée de toute signification religieuse - aux fins d'une concurrence économique impitoyable. Depuis près de deux siècles, la France - réduite à n'être qu'une usine entre d'autres usines, condamnées chacune à fabriquer de plus en plus, jusqu'à ce que l'écrasement des usines rivales devienne une nécessité immédiate et absolue, la production sans frein aboutissant logiquement à la destruction sans mesure - se trouve condamnée à vivre ainsi en vase clos, incapable de remplir sa vocation universelle, usant lentement ses forces, son courage et son génie à une besogne indigne d'elle. Car l'Histoire retiendra certainement le fait de la collaboration allemande ou russe, mais cette collaboration n'est que l'aspect national de cette autre collaboration d'une signification historique mille fois plus grande, celle de la plus vieille, de la plus illustre chrétienté d'Europe, héritière d'Athènes et de Rome, avec une civilisation qui n'a qu'en apparence le caractère d'une expérience originale, qui feint de créer lorsqu'elle retranche ou mutile, à la manière d'un imposteur qui voudrait faire prendre pour un nouveau type d'homme l'homme castré. Je répète que la civilisation moderne n'est qu'une colossale entreprise en vue de distraire à tout prix, par des inventions mécaniques, une humanité trop récemment amputée, pour ne pas souffrir de l'organe qu'elle a perdu. Sa machinerie la distrait - "distrahere". La distraction devenue nécessité la pousse à multiplier sa machinerie, cercle infernal que rien ne semble devoir rompre jusqu'à que ce soit définitivement tarie cette vie intérieure, qui faisait de l'homme un animal religieux. Mais déjà les esprits réfléchis observent à travers le monde les premiers symptômes d'une Révolution, la plus grande révolution de toutes les histoires, ou pour mieux dire l'unique Révolution de toutes les Histoires, celle dont les autres ne furent qu'une pâle image généralement méconnaissable, celle de l'homme créé à la ressemblance et à l'image de Dieu, contre la matière qui sournoisement, de siècle en siècle, prévaut lentement contre lui, alors qu'il se donne l'illusion de l'asservir. Amis de mon pays, c'est en France que cette Révolution aura sa tête et son coeur. C'est par elle que la France sera demain, comme elle ne le fut jamais, la tête et le coeur d'une humanité renouvelée."

 

Georges BERNANOS, Lettre à Gaston Gallimard, préface à Chemin de la Croix-des-Âmes, 1947.

commentaires