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2 août 2020 7 02 /08 /août /2020 17:31

 

Ce soir-là, alors que les paroles sonores du jeune Guerra résonnait encore dans le fond de son cerveau, Amalfitano rêva qu’il voyait apparaître dans un patio de marbre rose le dernier philosophe communiste du XXème siècle. Il parlait russe. Ou plutôt : il chantait une chanson en russe tandis que sa grande carcasse de déplaçait, zigzaguant, vers un ensemble de majoliques veinées d’un rouge intense qui ressortait sur le plan régulier du patio comme une espère de cratère ou de latrines. Le dernier philosophe communiste était habillé en costume sombre et cravate bleu ciel, il avait les cheveux grisonnants. Même s’il donnait l’impression qu’il allait s’effondrer d’un instant à l’autre, il se maintenait miraculeusement debout Ce n’était pas toujours la même chanson, car il intercalait des paroles en anglais ou en français, qui appartenaient à d’autres chansons, des ballades de musique pop ou des tangos, des mélodies qui célébraient l’ivresse ou l’amour. Cependant, ces interruptions étaient brèves et sporadiques et il ne tardait pas trop longtemps à reprendre le fil de la chanson originale, en russe, dont Amalfitano ne comprenait pas les paroles (quoique dans les rêves, comme dans les Evangiles, on soit censé avoir le don des langues), mais qu’il pressentait tristes à pleurer, le récit ou les plaintes d’un batelier de la Volga qui navigue toute la nuit et s’apitoie avec la lune du triste destin des hommes, qui doivent naître et mourir. Lorsque le dernier philosophe du communisme parvenait enfin au cratère ou aux latrines, Amalfitano découvrait avec stupeur qu’il s’agissait ni plus ni moins de Boris Ieltsine. C’était lui le dernier philosophe du communisme ? Quel genre de dingue je suis en train de devenir si je suis capable de rêver de pareilles insanités ? Le rêve, cependant, était en paix avec l’esprit d’Amalfitano. Ce n’était pas un cauchemar. Et il lui procurait, en plus, une sorte de bien-être léger comme une plume. Alors Boris Ieltsine regardait Amalfitano avec curiosité, comme si c’était Amalfitano qui avait fait irruption dans son rêve et pas lui dans le rêve d’Amalfitano. Il lui disait : Écoute mes paroles avec attention, camarade. Je vais t’expliquer quel est le troisième pied de la table humaine. Moi, je vais te l’expliquer. Et ensuite, fous-moi la paix. La vie est demande et offre, ou offre et demande, tout se limite à ça, mais comme ça, on ne peut pas vivre. Un troisième pied est nécessaire pour que la table ne bascule pas dans les poubelles de l’histoire, laquelle à son tour est en train de basculer sans cesse dans les poubelles du vide. Alors prends note. L’équation est la suivante : offre + demande + magie. Qu’est-ce que la magie ? La magie est l’épopée et aussi le sexe et la brume dionysiaque et le jeu. Ensuite Iesltsine s’asseyait sur le cratère ou les latrines et montrait à Amalfitano les doigts qui lui manquaient et parlait de son enfance, de l’Oural et de Sibérie, d’un tigre blanc qui errait dans les espaces infinis et enneigés. Ensuite, il sortait une flasque de vodka de la poche de son costume et disait : Je crois que c’est l’heure de boire un petit verre.

Puis, après avoir bu et considéré le pauvre professeur chilien d’un regard malicieux et chasseur, il reprenait, avec plus d’impétuosité si possible, son chant. Ensuite il disparaissait, avalé par le cratère veiné de rouge ou par les latrines veinées de rouge et Amalfitano se retrouvait seul et n’osait pas regarder le trou, et il ne lui restait donc pas d’autre solution que de se réveiller.

 

2666, « la Partie d’Amalfitano » (dernières pages), Roberto BOLAÑO, 2004 (traduit par Robert AMUTIO), éditions Christian-Bourgois, p. 265-266.

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