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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 14:43

-Ces grandes vagues, dit Thomas Buddenbrook... Regarde-les s'approcher et se briser, revenir et se briser, l'une après l'autre, sans but, désolées, folles. Et cependant, c'est un spectacle calmant et consolant, comme tout ce qui est simple et nécessaire. J'ai appris à aimer la mer de plus en plus. Si j'ai autrefois préféré la montagne, c'est peut-être tout simplement parce qu'elle est plus éloignée. A présent, je n'ai plus envie d'y aller. Elle me ferait peur et honte. Les montagnes sont trop fantastiques, trop irrégulières, trop diverses; je me sentirais trop humilié devant elles. Mais de quelle trempe sont les hommes qui préfèrent la montagne à la mer? Il me semble que ce sont ceux qui ont trop longtemps observé la complication des choses intérieures pour ne pas exiger des choses exétrieures une qualité à tout le moins: la simplicité. Peu importe que l'on gravisse vaillamment les montagnes ou que l'on demeure tranquillement couché sur la grève, au bord de la mer. Mais je connais le regard dont on admire les unes et celui que l'on accorde à l'autre. Les yeux assurés, présomptueux, heureux, pleins d'esprit d'entreprise, de fermeté, du courage de vivre, errent de cime en cime; mais pour rêver devant la vaste étendue marine qui roule ses flots avec un fatalisme mystique et gourd, il faut le regard d'un homme désillusionné et averti qui a au moins une fois plongé dans la tristesse des complications inextricables; c"est toute la différence entre la santé et la maladie. On grimpe hardiment parmi la merveilleuse diversité des formes accidentées, hérissées, ravinées, pour mettre à l'épreuve sa force vitale encore intacte. Mais on aime à se reposer devant la vaste uniformité du monde extérieur quand on est las de toutes les complications intérieures.

Thomas MANN, les Buddenbrook, le déclin d'une famille, Dixième partie, chapitre VI, 1901.

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