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18 août 2014 1 18 /08 /août /2014 16:42

L'après-midi du même jour, au début de sa consultation, Rieux reçut un jeune homme dont on lui dit qu'il était journaliste et qu'il était déjà venu le matin. Il s'appelait Raymond Rambert. Court de taille, les épaules épaisses, le visage décidé, des yeux clairs et intelligents, Rambert portait des habits de coupe sportive et semblait à l'aise dans la vie. Il alla droit au but. Il enquêtait pour un grand journal de Paris sur les conditions de vie des Arabes et voulait des renseignements sur leur état sanitaire. Rieux lui dit que cet état n'était pas bon. Mais il voulait savoir, avant d'aller plus loin, si le journaliste pouvait dire la vérité.

"Certes, dit l'autre.

-Je veux dire, pouvez-vous porter condamnation totale?

-Totale, non, il faut bien le dire. Mais je suppose que cette condamnation serait sans fondement."

Doucement, Rieux dit qu'en effet une pareille condamnation serait sans fondement, mais qu'en posant la question, il cherchait seulement à savoir si le témoignage de Rambert pouvait ou non être sans réserves.

"Je n'admets que les témoignages sans réserves. je ne soutiendrai donc pas le vôtre de mes renseignements.

-C'est le langage de Saint-Just", dit le journaliste.

Rieux dit sans élever le ton qu'il n'en savait rien, mais que c'était le langage d'un homme lassé du monde où il vivait, ayant pourtant le goût de ses semblables et décidé à refuser, pour sa part, l'injustice et les concessions.

Albert CAMUS, la Peste, I, 1947.

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